Le choeur des femmes de Martin Winckler

Le choeur des femmes - Winckler

Je m’appelle Jean Atwood. Je suis interne des hôpitaux et major de ma promo. Je me destine à la chirurgie gynécologique. Je vise un poste de chef de clinique dans le meilleur service de France. Mais on m’oblige, au préalable, à passer six mois dans une minuscule unité de  » Médecine de La Femme « , dirigée par un barbu mal dégrossi qui n’est même pas gynécologue, mais généraliste! S’il s’imagine que je vais passer six mois à son service, il se trompe lourdement. Qu’est-ce qu’il croit? Qu’il va m’enseigner mon métier? J’ai reçu une formation hors pair, je sais tout ce que doit savoir un gynécologue chirurgien pour opérer, réparer et reconstruire le corps féminin. Alors, je ne peux pas – et je ne veux pas – perdre mon temps à écouter des bonnes femmes épancher leur coeur et raconter leur vie. Je ne vois vraiment pas ce qu’elles pourraient m’apprendre

Première phrase : « Qu’est-ce qu’on m’avait raconté déjà ?

Edition : P.O.L

Nombre de pages : 601

Mon avis :

Premier livre de l’année et découverte magnifique. J’ai avalé les 600 pages en 3 jours, et je me réveillais le matin avec le souvenir du moment où je m’étais arrêtée. Vraiment, un énorme coup de cœur. Je vais essayer d’expliquer pourquoi j’ai tant aimé, mais ce n’est jamais évident.

Nous suivons Jean Atwood, prononcez Djinn, une interne brillante et arrogante pour qui l’important est d’être en salle d’opération, point barre. Mais pour finir son internat, elle doit passer dans le service « Médecine de la femme » de l’hôpital où elle travaille. Service dirigé par le docteur Franz Karma, un médecin à l’écoute ses patientes, qui ne suit pas les dogmes enseignés en fac de médecine et utilise des méthodes peu orthodoxes, et qui est d’une humilité incroyable. Alors passer six mois dans le service de ce médecin, généraliste et même pas gynécologue, à écouter des « bonnes femmes » parler de leurs soucis, ça ne lui plaît pas du tout.

Evidemment, il va y avoir une évolution dans le comportement de Djinn, ça on s’en doute, de plus on sent qu’il y a un secret dans le choix de la spécialisation de Djinn, un secret personnel qui se dévoile peu à peu, mais au final, ce n’est pas tout ça l’important même si ça porte bien le récit et que ça nous pousse à continuer, en tous cas une curieuse comme moi.

L’important c’est les consultations que l’on suit, les apprentissages que l’on fait, ce que l’on apprend sur la médecine française et étrangère, les éclairages que ce livre nous apporte sur des pratiques gynécologiques…

Ce récit polyphonique mêle la voix de Jean, de patientes, d’infirmières, de secrétaires… On a tour à tour le regard des uns sur les autres. Chaque personnage possède un style bien particulier, Jean est très crue, elle a un parler relativement oral et un ton mordant qui donne une bonne impulsion au roman ainsi que son côté amusant. Les patientes sont tour à tour désespérées, angoissées, déterminées, curieuses… Mais cela ne tombe jamais dans le pathos.

A travers les prises de position du docteur Karma, l’auteur-médecin fait passer ses convictions et transforme ce roman en manifeste pour une médecine plus psychologique et plus proche des patients : « Tu ne soignes pas des résultats d’analyses, tu soignes des personnes » ; « c’est aux professionnels d’adapter leur savoir-faire aux patientes, et pas l’inverse » ; « Beaucoup de médecin pensent que ‘si c’est pour le bien des patientes’, la douleur est justifiée. Aucune douleur n’est justifiée. Jamais. Et la moindre des choses pour un soignant, est de toute mettre en œuvre pour ne pas faire mal ».

Il met l’accent sur l’absence de formation au dialogue, à la communication, à l’écoute du patient dans l’apprentissage français de la médecine, et montre que les étudiants sont totalement formatés à une étude clinique : « je parle de la manière dont les patrons à qui vous avez eu affaire vous ont déformé pour vous transformer en robots ! » Ce côté très engagé peu certainement faire un peu peur, car il ne prend pas de gant et est assez virulent, et c’est ce qui m’a plu car j’ai une petite connaissance personnelle de ce monde médical et ce livre est arrivé particulièrement au bon moment en ce qui me concerne. Surtout qu’il fait passer ses convictions par des personnages, personnages qui sont plein d’émotions, qui pleurent, se mettent en colère, ne mâchent pas leur mot, et c’est ça aussi qui donne un ton si entraînant et si dynamique à ce roman.

Il critique également grandement les laboratoires pharmaceutiques et leur stratégie marketing importante auprès des médecins et autres professionnels de la santé, leur manière de faire, etc.

Un petit avis sur la fin, qui nous emmène très (trop ?) loin et qui nous plonge dans une histoire de famille assez alambiquée, je reconnais que c’est un peu tiré par les cheveux, mais j’ai tellement aimé ce livre, que ça ne m’a absolument pas dérangée, j’étais tellement attachée à Djinn que je voulais continuer un bout d’histoire avec elle, en savoir plus sur elle, quitte à ce que ça soit rocambolesque. J’espérai que des pages apparaîtraient par magie pour que ce livre ne finisse jamais… Et c’est à mon sens le plus beau compliment que l’on peut faire à un livre.

Au final, je pense que c’est un livre que tout le monde devrait lire : les médecins pour se remettre en question (et certains en auraient bien besoin), les femmes pour savoir ce qu’elles doivent attendre et ce qu’elles peuvent exiger ou refuser à leur gynécologue (ce n’est pas toujours facile de s’opposer à un Médecin avec un grand M, et ce livre en donne le courage), les hommes pour connaître un peu mieux les problèmes auxquels les femmes peuvent être soumises. J’espère que j’ai réussi à faire transparaître tout ce qui m’a plu dans ce roman en tous cas, et que je vous donne envie de le lire, car vraiment, il est à découvrir. 

« D’abord, ce n’est pas ‘faux’, c’est ce que [cette femme] ressent. Son interprétation n’est peut-être pas conforme aux acquis de la science, mais elle lui permet d’appréhender la situation d’une manière intelligible, de ne pas se laisser gagner par la panique. Notre boulot ce n’est pas de lui dire que ce qu’elle ressent est ‘vrai’ ou ‘faux’ mais de chercher pour son bénéfice et avec son aide, ce que ça signifie. »

Tout compte fait de Simone de Beauvoir

Dissiper les mystifications, dire la vérité, c’est un des buts que j’ai le plus obstinément poursuivis à travers mes livres.
Cet entêtement a ses racines dans mon enfance ; je haïssais ce que nous appelions ma soeur et moi la  » bêtise  » : une manière d’étouffer la vie et ses joies sous des préjugés, des routines, des faux-semblants, des consignes creuses. j’ai voulu échapper à cette oppression, je me suis promis de la dénoncer. 

Première phrase : Chaque matin, avant même d’ouvrir les yeux, je reconnais mon lit, ma chambre.

Editions : Folio

Nombre de pages : 634

Mon avis : 

Ça y est, c’est la fin. Dernier tome de la très intéressante autobiographie de Simone de Beauvoir, j’étais un peu triste en l’entamant de me dire qu’ensuite s’en était fini de cette vie palpitante pendant cette époque qui m’attire tant. Et puis non ! Découverte lors d’une flânerie en librairies : ses carnets de jeunesse sur lesquels elle s’est basée pour écrire Mémoire d’une jeune fille rangée qui ont été édités en deux tomes chez la nrf, je suis donc ravie ! Et puis, j’ai aussi ses lettres (bien qu’elles me plaisent moins de ce que j’en ai pour l’instant lues).

Ce tome diffère des précédents par son organisation qui n’est plus chronologique mais thématique, ce qui apporte un aperçu moins précis de sa vie mais plus centré sur les évènements que Simone de Beauvoir trouve important.

On aborde donc tour à tour, ces amitiés avec des personnes défuntes, puis ses amitiés qui continuent encore lorsqu’elle écrit le livre, les voyages en France et à l’étranger, personnels ou organisés lorsqu’elle est invitée avec Sartre dans des pays qui veulent les recevoir, ses écrits, la manière dont elle est arrivée là où elle est à l’époque où elle écrit ce dernier tome de ses mémoires, son rapport à la lecture, des épisodes de l’histoire et sa participation à ceux-ci, puis diverses interrogations et positionnement sur plusieurs sujets qui sont dispersés à travers tout le livre.

Toute la première partie du livre occupent son rapport à la lecture, à l’écriture, son rapport de l’écriture par rapport à elle même (qui serait-elle si elle n’avait pas écrit ?). Nous avons un grand nombre des livres qui l’ont marquée qui sont cités, avec un avis dessus et ça permet d’en découvrir pas mal !

Continuons par les amitiés. C’est un vrai plaisir de retrouver de vieilles connaissances du Castor que nous avions rencontré dans Mémoires d’une jeune fille rangée et de voir ce qu’ils sont devenus. Giacometti, Violette Leduc, Camille, Lise, Stepha et Fernando… Mais de nouvelles figures apparaissent également dans ses amitiés au cours des dix années que Simone de Beauvoir compte : Léna, une russe francophone qui a servi d’interprète à Sartre et à Simone de Beauvoir pendant leur voyage en URSS, Tito, le fils de Fernando et Stepha (d’ailleurs, petite parenthèse, je lisais Le Monde, la page des nécrologies (petite lubie) et je suis tombée sur un hommage à Tito de la part d’un ami à lui. Après avoir lu un résumé de sa vie, ça faisait un peu étrange, et même si cette coïncidence est fort peu joyeuse et que j’aurai préféré une autre annonce, j’aime quand je croise dans l’actualité des choses faisant écho au livre que je suis en train de lire.),  et surtout Sylvie Le Bon, que l’auteur a considéré comme sa fille adoptive.  Nous avons pour chacun une petite rétrospective de leur vie, de la manière dont ils sont entrés dans la vie du Castor et quels étaient les liens qu’ils entretenaient ensemble. 

Les voyages occupent une grande partie du livre, elle revient sur les randonnées qu’elle aimait faire auparavant, les paysages qu’elle a découverts… J’avoue que si j’aime les paysages, ce que je préfère, et de loin, c’est les interactions avec les gens qu’elles rencontrent. Donc, tout ce qui est randonnée, et description des paysages, bof. Je préfère le faire par moi même ! Par contre, ses voyages à l’étranger m’ont passionnée, notamment ceux fait dans un cadre politique ou pour les besoins de l’édition.

Nous embarquons donc pour le Japon,  l’URSS, l’Égypte, l’Israël et d’autres encore. Pour tous ces pays, nous avons un rendu général de leur situation économique, de leur manière de se situer par rapport au monde, leurs idéaux politiques, etc. C’est passionnant pour un point : beaucoup de conflits, problèmes économiques que nous avons aujourd’hui, on prit leur source dans les années que Simone de Beauvoir écrit, c’est donc intéressant d’avoir l’origine de tous les problèmes dont on nous parle aujourd’hui. Et malheureusement beaucoup des prévisions pessimistes du Castor se sont avérées vraies. A travers ces voyages nous découvrons également les coutumes, les modes littéraires des pays, ses intellectuels avec qui Sartre et Simone de Beauvoir se lient mais aussi des gens du « peuple ». C’est donc un aperçu très complet de chaque pays que nous avons, très riche et compréhensible.

Autre pays abordé pour une raison politique, mais ce n’était pas un problème politique dans ce pays. La Suède a accueilli en Mais 1967, le Tribunal. Ce projet a été créé par les Américains de gauche pour juger les crimes Américains commis pendant la guerre du Vietnam sur le modèle du tribunal de Nuremberg. Pour que le Tribunal prennent forme, de nombreux intellectuels et politiques sont invités à être juges en représentant leur pays, ce que vont être Sartre et Beauvoir. Je n’avais jamais entendu parler de tout ça et c’est le passage qui m’a le plus plu dans le livre. Nous avons toutes les démarches faites par le Tribunal, les membres qui le composent, des descriptions des exposés fait pour décrire les conditions de vie des Vietnamiens, l’établissement des questions sur lesquelles ils devaient trancher : Les Américains sont-ils coupable d’un génocide ? Y a-t-il eu des bombardements dirigés volontairement contre les civils ? Les Américains ont-ils violés les lois de la guerre ? Les manières utilisées et les nombreuses divergences qu’il y a pu avoir entre les différents juges… Vraiment c’était passionnant et je pense que je le relirai bientôt pour bien tout comprendre et m’en souvenir.

En dernier arrive avec les voyages les évènements historiques : la guerre du Vietnam avec le Tribunal, les conflits en Orient avec l’Égypte, et l’Israël, la Chine et sa révolution Culturelle et enfin, retour en France : Mais 68 qui nous est très détaillé et qui est rendu très vivant par les descriptions précises mais non lassantes que le Castor en fait.

Le livre fini sur les mouvements féministes auxquels Simone de Beauvoir a pris part, ceux qui se passent dans les autres pays, et surtout l’avis que Simone de Beauvoir porte sur ce mouvement. Elle explique l’évolution de sa pensée depuis la parution du Deuxième sexe et s’ébahit devant le fait que depuis les années cinquante, rien ou presque n’ait changé pour les femmes.

Je conclurai sur l’image que ces écrits m’ont donnée du Castor : une femme forte et curieuse de tout, avide de savoir et de connaissances, une femme pas rangée du tout, au contraire ! Une grande écrivain qui arrive à travers son style a refléter son caractère, on ressent une femme posée, réfléchie et calme mais qui sait se passionner pour des sujets avec un grand enthousiasme et qui très agréable à lire. Il y aurai encore sûrement beaucoup à dire sur cette grande femme, mais je vais m’arrêter là et je m’attellerai prochainement à ses romans.

La force des choses I et II de Simone de Beauvoir

             

Peu de temps après le jour V, je passai une nuit très gaie avec Camus, Chauffard, Loleh Bellon, Vitold, et une ravissante Portugaise qui s’appelait Viola. D’un bar de Montparnasse qui venait de fermer, nous descendîmes vers l’hôtel de la Louisiane  ; Loleh marchait pieds nus sur l’asphalte, elle disait : « C’est mon anniversaire, j’ai vingt ans. » Nous avons acheté des bouteilles et nous les avons bues dans la chambre ronde  ; la fenêtre était ouverte sur la douceur de mai et des noctambules nous criaient des mots d’amitié  ; pour eux aussi, c’était le premier printemps de paix. 

Première phrase : Nous étions libérés.

Edition : Folio

Nombre de pages : 376 et 507

Mon avis :

Me voilà presque à la fin des longues et ô combien passionnantes mémoires de Simone de Beauvoir. Cet avant dernier volet, séparé en deux par la maison folio, est premièrement paru en un seul, j’ai donc lu les deux à la suite. Pour ce qui est de la coupure, elle est bien faite et ne gène pas pour la continuité de la lecture car le Castor, comme l’appelait Sartre, a fait un intermède dans lequel elle explicite quelques sujets sur l’écriture ce qui fait une coupure naturelle, mais j’y reviendrais plus tard.

Dans ce tome, le terme de mémoire se confirme totalement car les évènements historiques sont omniprésents. Après la seconde guerre mondiale du tome précédent, nous sommes maintenant en pleine guerre froide et décolonisation. La première partie de ce tome est centrée sur la guerre froide, la seconde sur la décolonisation et plus particulièrement sur la guerre d’Algérie. 

La première partie est relativement difficile à suivre si on n’a pas un minimum de bases historiques, j’ai souvent été perdue à cause des nombreux sigles utilisés dont je ne connaissais pas les significations. De plus, l’année de chaque évènement n’est pas forcément rappelée, il faut donc se débrouiller et replacer soit même dans le contexte qu’on connaît.  Une fois habituée aux sigles, ça reste abordable et c’est toujours fascinant de vivre l’histoire de l’intérieur et non de loin à travers les livres d’histoire. Lesquels ne disent pas par exemple la peur de la population pendant toute cette période, la crainte d’une guerre et les divisions que le pays connu. Je reproche pas mal ce côté aux manuels scolaires d’ailleurs, beaucoup de factuel et peu de social. 

Pour la deuxième partie, elle m’a littéralement captivée. N’ayant pas vu cette partie de l’histoire en cours (Vive les programmes de deux ans qui doivent être fait en un …) et ne m’y étant pas particulièrement intéressée avant, je partais en terre inconnue. Et en plus, cette partie s’inscrivait bien dans l’actualité vu que l’on fête les cinquante ans de l »indépendance de l’Algérie cette année. Un rappel des atrocités commises lors de cette période n’était donc pas du luxe. Simone de Beauvoir raconte sa honte d’être française, ce sentiment de culpabilité qui l’habita pendant toute cette période, cette honte d’être assimilée à ce gouvernement qui cautionnait tortures physiques et psychologiques, sans qu’elle ne puisse rien y faire, ou presque.  Les actions entreprises par la gauche française sont très détaillées : sa participation au FLN, le manifeste des 121, les actions de la revue Les temps modernes, dirigée par Sartre qui a pris position pour l’indépendance de l’Algérie dès 1956, et qui défendra son point de vue par de nombreuses conférences dans les pays où ils voyageaient. Elle décrit cette période avec une France apolitique, et ce reproche qu’elle exprime vivement nous confronte directement à ce qu’on nous on aurait fait. Prendre parti pour un côté ou un autre, ne rien faire et par là cautionner les atrocités commises ? Etant pour l’indépendance de l’Algérie, et en tant que Française honteuse, elle décrit dans son livre plus longuement les drames dont le gouvernement français, la police, les pieds-noirs, etc sont responsables que ceux dont le FLN provoqua. Les crimes ici décrits sont appuyés par des rapports officiels de journalistes et même d’hommes politiques, rapports donc très prosaïque et qui ne nous épargne rien des méthodes de torture. L’attitude de l’armée en Algérie et de la police en France est déplorable, désastreuse, scandaleuse. A la fin de la guerre, lorsque l’indépendance était assurée pour l’Algérie, ceux qui y étaient les plus opposés commirent des crimes plus horribles les uns que les autres. Je ne doute pas que l’autre côté a également commis des crimes, mais ne connaissant pas bien cette période, je parle de ce dont j’ai lu. Je ne manquerai pas de lire des ouvrages sur la guerre d’Algérie pour en apprendre plus, je dois dire que ça m’a beaucoup passionnée. Si vous avez des suggestions n’hésitez pas d’ailleurs ! Mais revenons au livre même.

A travers la guerre d’Algérie, on suit inévitablement le gouvernement et le portrait qu’elle fait de De Gaulle est loin d’être élogieuse, nous avons un homme se souciant uniquement de sa grandeur et de l’opinion qu’il donne de lui. Malraux est également critiqué sans gêne.  

La Russie, le Brésil, l’Italie, les Etats-Unis, Cuba, l’Espagne, le Japon, sont autant de pays dans lesquels on voyage avec Simone de Beauvoir forcément, mais aussi avec Sartre,  Algren, Lanzmann et les nombreuses personnes qu’ils rencontrent sur leur chemin. C’est assez fou cette époque (peut-être est-ce aussi le cas maintenant, je n’en sais fichtre rien, ne fréquentant pas le beau Monde…) pour ça d’ailleurs. Où qu’ils aillent, ils rencontrent quelqu’un qu’ils connaissent, une personne influente de l’époque, etc… 

Dans chaque partie, nous faisons la connaissance d’un des amours de Simone de Beauvoir, Algren tout d’abord, Lanzmann ensuite. Sartre et elle n’ayant pas une relation exclusive. Elle en définit d’ailleurs les inconvénients que ces relations incombent aux « amours contingents » qu’ils s’autorisent et nuance par là la perfection de cette relation si particulière qu’elle avait défini avec moins de contraste dans La force de l’âge. J’ai d’ailleurs pris Lettres au Castor de Sartre à la bibliothèque, pour découvrir l’autre partie de cette relation.

Côté écriture, commence sa période féministe mais assez timidement. J’ai personnellement beaucoup de mal à considérer Simone de Beauvoir comme une féministe, ce n’est vraiment pas l’aspect qui ressort le plus de sa personnalité dans ses écrits autobiographiques. Lorsqu’elle écrit Le deuxième sexe elle précise que c’est parce qu’elle veut s’intéresser à son histoire, et que donc elle doit se pencher sur la condition féminine en général pour ensuite se situer en elle. Peut-être que ses engagements directs ne viendront qu’après, ou qu’elle a choisi de ne pas les mettre en avant dans ces écrits… Ou je passe totalement à côté, ce qui est possible aussi !

Nous avons toujours la vie littéraire et théâtrale qui est racontée ainsi que les avis de cette grande dame sur la question. Les réactions journalistiques m’enthousiasment toujours autant, j’aime les partis pris de chaque journal et la subjectivité qui en ressort. Et j’en déteste parfois la passivité et la désinformation. 

Si nous avons la vie littéraire des contemporains du Castor, la sienne est aussi bien présente. Elle parle de ses écrits, de l’accueil du public, des gens qu’elle fréquente, des critiques françaises et étrangères… Et, écrit intéressant d’ailleurs : elle commence à écrire son premier tome des mémoires pendant cette période qu’elle décrit, ça fait donc une mise en abîme intéressante car nous avons ses impressions au moment où elle écrivait le premier tome de ce qui sera une grande autobiographie. Et cela se poursuit jusqu’au début même de celui qu’on est en train de lire. 

Terminons sur l’intermède dont je vous parlais au début. Elle se rend compte qu’elle n’écrit pas l’essentiel de sa vie qui se retrouve dans son travail, car pour elle ça coule de source. Après des critiques telles que « J’en aurai fait autant ! » elle explique ses méthodes de travail qui lui demandent rigueur, concentration et recherche pour restituer historiquement et exactement ces souvenirs. Elle justifie pourquoi elle a opté pour un récit chronologique et explicite des méprises qu’il pourrait y avoir par rapport à ses sentiments et affectations que les différents évènements historiques ou personnels ont pu lui causer. Ces quelques pages la livrent beaucoup plus intimement qu’une grande partie du livre.

Pour conclure, plus je découvre et plus j’aime cette femme et surtout cette époque ! Le vingtième siècle est véritablement passionnant et je vais continuer à découvrir les écrits des gens de ce cercle. Oh, et bravo à vous si vous êtes arrivé à la fin de cet avis…

La force de l’âge de Simone de Beauvoir

Vingt et un ans et l’agrégation de philosophie en 1929. La rencontre de Jean-Paul Sartre. Ce sont les années décisives pour Simone de Beauvoir. Celles ou s’accomplit sa vocation d’écrivain, si longtemps rêvée. Dix ans passés à enseigner, à écrire, à voyager sac au dos, à nouer des amitiés, à se passionner pour des idées nouvelles. La force de l’âge est pleinement atteinte quand la guerre éclate, en 1939, mettant fin brutalement à dix années de vie merveilleusement libre.

Première phrase : Je me suis lancée dans une imprudente aventure quand j’ai commencé à parler de moi : on commence, on n’en finit pas.

Edition : Folio

Nombre de pages : 787

Mon avis : 

Voilà un peu plus d’un mois que j’étais sur cette auto-biographie et je commençais vraiment à n’en avoir marre bien que le livre soit passionnant ! Pourquoi ce délais alors ? Ce n’est pas que je n’ai pas aimé, ou que cela ne m’intéressait pas mais commencer un pavé de presque 800 pages en période d’examens blanc n’est pas forcément une bonne idée. De plus que le beau temps est arrivé, et avec lui les sorties, plus le salon du livre, etc… Et donc peu de temps pour lire et pas forcément l’envie. Après cette digression, passons au livre !

Ce tome est la suite chronologique de Mémoire d’une jeune fille rangée que j’avais lu cet été, et ayant énormément aimé le personnage et me reconnaissant en Simone de Beauvoir par certains traits de caractères, je m’y étais beaucoup attachée. J’ai donc commandé tous les tomes de son autobiographie que j’ai eus à Noël.

On retrouve donc Simone de Beauvoir en septembre 1929 lors de son retour à Paris, mais le récit même est précédé d’un prologue dans lequel elle explique qu’elle n’a pas le même détachement sur sa vie d’adulte que d’enfant et que par conséquent, certains faits seront volontairement éludés. Bref, Simone de Beauvoir est maintenant enseignante et loge à Paris en savourant sa vie libre de toutes contraintes.

Le récit se situe entre son retour à la capitale et la libération de cette même ville en Août 1944 donc. Avant la guerre, Sartre et elle vivait dans une certaine insouciance, entre randonnée, voyages, sorties et leur travail respectif dans différentes régions de France. La période de guerre occupe une bonne partie du livre, on découvre l’Occupation, la « douce » montée du nazisme en France, la vie sur le Front à travers Sartre, les dictatures qui s’installent dans les pays voisins et l’organisation pendant cette période d’une manière plus directe et plaisante que dans les livres d’histoires. Historiquement et politiquement, le livre est donc très riche.

Il y a aussi une part accordé aux contemporains de l’auteur, on rencontre pas mal d’écrivains, de philosophes, de metteur en scène, de musiciens etc… Par forcément directement mais par les lectures, les pièces, les musiques que Simone de Beauvoir lit, voit et écoute. Il y a d’ailleurs un portrait particulièrement savoureux d’Albert Camus.

On suit le parcours personnel de Simone de Beauvoir dans son travail d’écrivain mais aussi dans son avancée personnelle, deux chemins liés et qui ont des incidences l’un sur l’autre. On peut regretter des longueurs car le récit est parfois trop centré sur les actions et pas sur l’interprétation de ces actions, ce qui ammène une énumération de fait un peu monotone mais beaucoup de passages passionnants effacent ces longueurs ! J’ai relevé une bonne vingtaine d’extraits (plus ou moins longs) qui part leur propos ou style sont très intéressants et à relire sans modération.

Ce livre m’a également permis d’apprendre beaucoup sur moi, sur les relations que l’on peut avoir avec les autres, ce que l’on peut attendre d’eux ou pas, et certainement plein d’autres choses inconsciemment.

Voilà donc un livre très intéressant tant par le côté historique, culturel et personnel qu’il peut apporter. Cependant, ne vous attendez pas à trouver le combat d’une féministe à l’image de Simone Weil en ouvrant ce livre, Simone de Beauvoir n’est pas encore une femme engagée à cette période de sa vie.

Quelques livres en vrac…

Vous aurez remarqué que ce blog est (un peu) en mal d’articles en ce moment. La faute au manque de temps, de motivation et aussi de lectures… Je vais donc faire un billet avec les livres que j’ai lu cette année qui ont été des coups de coeur mais que je n’ai pas chroniqués parce que j’étais en vacances ou autres :). Je rajoute également mes derniers livres lus, juste un petit avis express dessus !

La grammaire est une chanson douce
Erik Orsenna 

C’est un livre très court qui nous transporte dans un monde où les mots sont bien vivants, habitent dans des villages différents selon leur nature grammaticale (j’ai l’impression de revenir en primaire.), sont susceptibles mais précieux pour tous. Ces cent cinquante pages sont un hymne à la langue française et à toutes ses complexités qu’on en vient à apprécier au fil des pages. A faire lire à tous ! (Je l’ai d’ailleurs conseillé à mon frère de 12 ans qui a beaucoup aimé.)

Edition Le livre de Poche
150 pages, 5.00 euros

  La Porte des Enfers 
  Laurent Gaudé

Avec ce roman nous sommes plongés dans un univers noir, dérangeant qui a pour cadre la ville de Naples. Un couple     doit faire face à la mort de leur enfant, deuil qu’ils vont faire en essayant de se venger. Laurent Gaudé mêle avec brio le     fantastique, le mythologique, le drame, le récit épique et encore d’autres genres sans jamais égarer son lecteur, au contraire ce mélange rend la lecture encore plus attractive et prenante. Fortement conseillé !

Edition Acte Sud
266 pages, 19.50 euros

Mémoires d’une jeune fille rangée
Simone de Beauvoir

Cette première partie de la vie de Simone Beauvoir qui va jusqu’à sa vingt-et-unième année est tout simplement passionnante ! Je voulais lire des biographies et plus particulièrement de autobiographies, je me suis donc plongée dans celle-ci pendant les vacances d’été. Je n’ai pas été déçue du tout, au contraire j’ai été passionnée par la vie de cette femme. Je me suis retrouvée dans ses pensées et principes pendant une bonne partie du livre, ses réflexions sur la religion, le mysticisme sont très intéressantes. On découvre avec joie le Paris des années cinquante et la vie mondaine de Simone qui ne reste pas dans la cage imposée à son âge et à son sexe mais qui au contraire brave les interdits et nous entraîne dans les bars et les dancings, lie des amitiés masculines, lis des lectures interdites… N’hésitez pas à vous plongez dedans.

Edition Folio
473 pages,  8.10 euros


L’attentat

Yasmina Khadra

Attention livre choc ! On en ressort retourné, claqué, éprouvé, ébranlé… Vous avez compris l’idée. Nous suivons le docteur Amine, chirurgien à Tel Aviv en Palestine. En soignant les victimes d’un attentat il va découvrir que sa femme en est la responsable. A partir de là commence la descente aux enfers de cet homme : refus, incompréhension, désespoir et quête pour comprendre le geste de la femme qui partageait sa vie. Nous sommes donc plongés dans le conflit israëlo-palestinien et ce roman permet de mieux le comprendre, de l’aborder de l’intérieur, d’en avoir un autre point de vue. Les personnages sont parfaitement réalistes et c’est cela qui effraie le plus. Les différents points de vue permettent à l’auteur de parfaitement rendre compte de la complexité de la situation, tout en restant objectif et impartial. La plume est exquise, tout en poésie et métaphores. Une lecture indispensable.

Edition Pocket
246 pages, 7.20 euros

Le Portrait de Dorian Gray
Oscar Wilde 

Premier roman que je lis de cet auteur (et le dernier, vu que c’est le seul qu’il ait écrit) et je suis sous le charme de cette plume incisive, ironique, et cruelle pour la société et les rapports humains. L’histoire – un homme qui souhaite conserver sa jeunesse éternellement et qui pour ça enferme son âme et sa vieillesse dans un tableau – est superbe mais ce qui m’a surtout touchée et séduite fût la façon dont l’auteur nous emporte dans le Londres du XIXème siècle grâce aux mots. Oscar Wilde nous livre ici des personnages haut en couleur, Lord Henry remporte de loin la palme du meilleur personnage pour moi ! Sa répartie et sa finesse sont à déguster sans modération. Un chef d’oeuvre !

Edition Le Livre de Poche
285 pages, 3.50 euros

Les Grandes Espérances
Charles Dickens

Une plume délicieuse, des rebondissements, une société anglaise dépeinte avec la plume incisive de Dickesn, des personnages creusés que l’on prend plaisir à suivre dans l’Angleterre du XIXème siècle qui s’industrialise. Une bonne découverte, un peu long, les 700 pages peuvent faire peur mais l’écriture est très contemporaine, on a du mal à croire que ça a été écrit en 1861 ! Miss Havisham et son caractère détestable mais tellement attachant m’ont beaucoup plus, ainsi que Mr Jaggers et ses manières. Je vais sûrement continuer ma découverte de cet auteur avec ses contes de Noël.

Edition Le Livre de Poche
700 pages, 7.50 euros

Nietzsche
Stefen Zweig 

Un livre captivant pour toute personne s’intéressant à Nietzsche. Un résumé passionnant de sa vie, sa pensée, ses principes, qui est servi par une plume exquise, toute en poésie et en douceur avec quelques touches d’ironie. A lire sans modération pour en comprendre toute la portée.

Edition Stock
152 pages, 8.05 euros

Le Libraire de Kaboul
Asne Seistreid

Un témoignage d’une journaliste Suédoise qui a vécu dans une famille afghane après la chute du régime taliban, mais avec de nombreux retour en arrière qui nous dévoilent une partie de la vie de plusieurs membres de la famille. Nous découvrons la condition de la femme , différentes visions de la religion, l’autorité paternelle indiscutable… Très intéressant et instructif. On constate une opposition intéressante entre les idées de Sultan, le père de famille, qui accepte la nouveauté, ses idées sont relativement novatrices, et la cage de traditionnalité dans laquelle il enferme sa famille. L’écriture est journalistique et essaie de garder un certaine objectivité même si l’on sent parfois la révolte de l’auteur face à certaines conditions. J’ai relu certaines phrases plusieurs fois pour les comprendre, mais c’est peut-être dû à la traduction. Une lecture très intéressante.

Edition Le Livre de Poche
346 pages, 6.00 euros

Les Sirènes de Bagdad
Yasmina Khadra

Dans la continuité de L’attentat, ce livre nous fait découvrir la vie dans Bagdad à travers un personnage que l’on voit s’enfoncer dans un destin de plus en plus sombre. Une vision intérieure très intéressante de la guerre Irakienne et de l’intervention des Américains dans celle-ci. Ce livre est tout intéressant que L’attentat mais il m’a moins marqué, sûrement parce que je n’ai pas pu le lire d’un coup contrairement au précédent, mais l’histoire est tout aussi dure.

Edition Pocket
318 pages, 6.60 euros

Juste la fin du monde
Jean-Luc Lagarce

Cette pièce de théâtre présente une écriture surprenante, hachée ma qui arrive à rester très musicale. Cette pièce montre bien que le théâtre doit être joué et non lu, aucune didascalie n’est présente. Il faut arriver à se représenter et les personnages pour bien comprendre le texte, le visualiser. C’est une très belle pièce sur les rapports familiaux, particulièrement fraternels, sur les non-dits dans les familles, les rancunes passées qui resurgissent et sur l’absence d’un proche. L’auteur nous plonge dans une famille, la sienne en l’occurrence, dans son intimité, mais c’est une intimité universelle, qu’on retrouve en chacun. Grâce à cela la pièce acquiert une portée universelle. A lire à voix haute !

Edition Les Solitaires Intempestifs
40 pages, 10 euros

Voilà, un petit aperçu et une mise à jour de mes lectures pour bien commencer l’année !

J’espère que vous avez passés un beau Noël, j’essaierai d’être un peu plus présente en 2012 mais je ne garantis rien. 🙂

Bon passage en 2012 😉