La Liseuse de Paul Fournel

La liseuse - Fournel

«Regardez, le texte s’ouvre.
– Et j’avance comment?
– On tourne les pages dans le coin d’en bas avec le doigt.
– Comme un bouquin?
– Oui, c’est le côté ringard du truc. Une concession pour les vieux. Quand on se souviendra plus des livres, on se demandera bien pourquoi on avance comme ça. Autant défiler vertical. Scroller. Ce serait plus logique.
– C’est Kerouac qui va être content.»
Robert Dubois, éditeur de la vieille garde, se voit remettre une liseuse par une stagiaire. Quelque chose couve qui pourrait être une révolution et cette perspective le fait sourire.
Un roman aussi tendre que drôle sur ce que lire veut dire.

Première phrase : Longtemps j’ai croisé les jambes dessus pour un peu de détente, d’élévation, pour un peu de sang au cerveau, maintenant il m’arrive de plus en plus souvent d’y poser la tête, surtout le soir, surtout le vendredi soir. 

Edition : Folio

Nombre de pages : 190

Mon avis :

fragoliseuseLa Liseuse. Sans attendre d’ouvrir la première page, le titre donne le ton. Nous sommes en pleine transition entre La Liseuse de Fragonard et la liseuse, ce petit objet électronique pouvant contenir plusieurs étagères de livres. Paul Fournel, écrivain et éditeur reconnu, nous présente un portrait de l’édition contemporaine à travers lequel il questionne le devenir de l’édition traditionnelle avec l’arrivée du numérique. Comment la petite liseuse en robe jaune s’adaptera à ce nouvel instrument, comment cet étrange instrument arrivera-t-il à séduire la jeune fille ? 

Nous rencontrons Robert Dubois, éditeur depuis trente ans habitué à ses manuscrits d’encre et de papier. Il nous présente son univers d’éditeur parisien de Saint Germain des Prés qui va lire ses manuscrits dans une bonne brasserie traditionnelle, univers qui m’a paru très confiné. Je l’imaginais parfaitement dans un petit bureau assez sombre avec de baux meubles en bois jonchés de pile de manuscrits. Le premier sentiment que l’on ressent est une certaine lassitude, un désabusement vis à vis de son métier : toujours les mêmes histoires dont il connaît le déroulement au bout de 7 pages lues, plein de têtes formées au métier « pour mieux les broyer ensuite« … Mais malgré ça on sent son amour profond pour la littérature, l’espoir qui ne quitte jamais un éditeur de découvrir LE roman qui se vendra bien, le plaisir de lire une belle poésie sur un banc au soleil, de déjeuner avec ses auteurs, rencontrer ses représentants… 

On voit également que l’édition est maintenant un monde dominé par l’économie à travers la figure de Meunier, un étudiant banquier arrivé dans l’édition qui propose quelques solutions farfelues pour faire vivre la maison d’édition, se réjouit des départs en retraite, demande à combien peut se vendre un livre avant d’en savoir l’histoire, etc… A travers cette phrase « Nous avons vidé les livres de ce qu’il y avait dedans pour en vendre d’avantage et nous n’en vendons plus. C’est notre faute » nous voyons le désenchantement de l’éditeur qui ayant toujours préféré « les livres à l’argent » accuse la perte de la littérature d’être responsable des chiffres en baisse. Je ne suis pas complètement d’accord même s’il y a sûrement un peu de vrai, je pense que la vente des best-sellers attendus par le grand public (je ne citerai pas de noms mais on se comprend bien j’espère !) permettent de financer des textes un peu plus littéraire dans lesquels les éditeurs croient mais qui ne se vendront pas assez pour rentabiliser le travail qu’ils ont demandé. 

Mais voilà qu’arrive une stagiaire qui lui donne une liseuse. Celle-ci fait mauvaise impression aux premiers abords : froide, où disparaissent les pages tournées, impossible de la froisser, de la tâcher, trop propre au final, trop inhumaine. Puis l’éditeur l’apprivoise, et voit en elle un moyen de sortir de la lassitude qui l’avait envahi. Il comprend qu’elle peut être un support de développement novateur pour la littérature qui va vite devenir un jeu. Elle peut être présentée sous des formats peu classiques : applications sur téléphone, textes éphémères, relecture des classiques de manière différente avec des ajouts d’image, un enrichissement du texte, des jeux sur le texte, des devinettes très écrites…

Cependant, l’éditeur soulève aussi les problèmes que posent cette nouvelle manière d’aborder le livre. Comment gérer ce changement des droits éditoriaux auxquels s’ajoutent les droits électroniques, le problème du piratage, et quel impact aura la liseuse sur les modes de lecture, car en plus d’être un outil pour lire, c’est aussi un outil de distraction. Ainsi pouvons-nous donc encore nous concentrer sur la littérature uniquement et seulement, avec ce mode de lecture ?

Pour ma part, je ne suis ni pour ni contre la liseuse. Je pense que c’est un outil intéressant qui a plusieurs avantages et qui peut être bien utile, mais j’aurai je pense du mal à lire dessus pour la simple et bonne raison que je retiens très mal quand je lis sur écran et que je suis une petite mémé qui a beaucoup de mal avec le changement… Et même si je m’y fais j’aurai toujours besoin de mes livres pour la simple et bonne raison que j’aime me mettre devant ma bibliothèque et regarder rêveusement tous mes bouquins adorés.

Oh? et vous ai-je dit qu’Alain Fournier était le président de l’OuLiPo ? Ce qui se justifie totalement grâce à une petite note en fin d’ouvrage où il explique que son texte est composé comme une sextine, une forme poétique inventée au Moyen-Âge par un troubadour, ce qui explique quelques particularités dans le style qui peuvent parfois interloquer. Parlons justement du style, très agréable et vivant grâce aux dialogues plein de grâce et de réalisme, de jolies phrases pour un bien joli livre.

Pour conclure, nous avons un portrait original et nuancé de ce monde éditorial, avec un auteur/éditeur qui au lieu de rechigner devant le numérique et de se braquer contre ce nouvel objet en profite pour écrire un livre où il y montre l’intérêt de cette technologie et l’usage qu’on pourrait en faire. La liseuse pourrait alors finalement plaire à La Liseuse, mais il ne faudra pas pour autant qu’elle oublie ses livres papiers, l’un ne remplaçant pas l’autre mais se complétant. 

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4 réflexions sur “La Liseuse de Paul Fournel

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