Lire Lolita à Téhéran de Azar Nafisi

Lire Lolita à Téhéran - Nafisi

Après avoir dû démissionner de l’Université de Téhéran sous la pression des autorités iraniennes, Azar Nafisi a réuni chez elle clandestinement pendant près de deux ans sept de ses étudiantes pour découvrir de grandes œuvres de la littérature occidentale. Certaines de ces jeunes filles étaient issues de familles conservatrices et religieuses, d’autres venaient de milieux progressistes et laïcs ; plusieurs avaient même fait de la prison. Cette expérience unique leur a permis à toutes, grâce à
la lecture de Lolita de Nabokov ou de Gatsby le Magnifique de Scott Fitzgerald, de remettre en question la situation  » révolutionnaire  » de leur pays et de mesurer la primauté de l’imagination sur la privation de liberté. Ce livre magnifique, souvent poignant, est le portrait brut et déchirant de la révolution islamique en Iran.
 

Première phrase : A l’automne 1995, après avoir démissionné de l’université, j’ai décidé de me faire plaisir et de réaliser un rêve.

Edition : 10/18

Nombre de pages : 468

Mon avis :

J’ai eu ce livre à l’occasion de mon anniversaire et je n’ai pas traîné à le lire. Bien m’en a pris car ce livre a été un véritable coup de cœur.

Ce livre c’est un peu de tout : de la littérature, de l’analyse littéraire, une auto-biographie, de l’Histoire, un témoignage. Mais aussi des rencontres : avec l’auteur, avec ses proches, avec des livres, avec un pays, avec un régime opposé au nôtre.

Tout d’abord, abordons le côté technique du récit. Celui-ci est divisé en quatre parties, chacune portant sur un écrivain et une de ses œuvres en particulier. Nous avons donc Nabokov avec Lolita, Fitzgerald avec Gatsby le magnifique, James avec Daisy Miller et Jane Austen avec Orgueil et préjugés. En bref, que du beau monde. Et là où ça devient vraiment intéressant, c’est quand ces livres sont utilisés pour éclairer le régime islamique dans lequel l’auteur vit.

Le choix de narration par romans permet de détourner l’ordre chronologique auquel on pourrait s’attendre pour des mémoires et permet à l’auteur de nous montrer la perte de ses libertés qui se fait de plus en plus flagrante au fil du temps. On commence avec Lolita, Azar Nafisi a déjà été renvoyée de l’université où elle enseignait et elle a monté le petit groupe de lecture qui vient chez elle le jeudi matin discuter d’œuvres littéraires. A travers ces œuvres elles questionnent ainsi le régime dans lequel elles vivent, les discussions dépassent le cadre littéraire pour s’élever à une fonction plus générale. Quand elles en viennent à parler de ce qui est moral, de ce qui est bien ou non, à travers les infidélités de Madame Bovary ou d’Anna Karénine, une des étudiantes interroge : « Et si on disait que ce qui est bien c’est ce que nous avons envie de faire et non ce que la société ou ses dirigeants nous disent de faire ? ». Lire ces livres dans un régime comme celui-là c’est justement s’y opposer.

Parlons un peu plus de ce « club » et des membres qui le composent : elles sont huit, Azar Nafisi et sept étudiantes qu’elle a choisi non pour leurs idéaux, leurs convictions, ou leur religion, mais pour l’intérêt qu’elles vouent à la littérature ainsi que leur perspicacité dans les analyses. Ces étudiantes sont toutes différentes : croyantes ou non, aimant leur pays ou voulant le fuir, mariées, célibataires ou fiancées, provocatrices ou réservées, venant de familles progressistes et laïcs ou conservatrices et religieuses. Leurs différences font naître des débats intéressants, passionnés et enflammés.

Durant ces rencontres il arrive parfois que la littérature soit mise de côté pour parler de problème personnel qu’une des filles aurait pu rencontrer, ce qui nous permet de les connaître un peu plus, et de connaître les conditions de répression sévères que subissent les femmes, mais également parfois les hommes. On retrouve les mêmes faits que dans Persélopis de Marjane Satrapi, mais également d’autres agissements révoltants.

La différence d’âge entre l’auteur et les étudiantes est intéressante car l’auteur a connu l’Iran sous le régime du Shah, donc une Iran libre et occidentale malgré un dictateur au pouvoir, tandis que ses étudiantes sont nées sous le régime de l’Ayatollah Khomeini et certaines choses interdites qui nous paraissent aberrantes leur est normal.

Revenons au côté littéraire de ces rencontres. A travers le récit de celle-ci, Azar Nafisi nous livre des analyses fines et perspicaces sur les romans qu’elle étudie, les analyses qu’elle propose ne sont pas toujours les plus conventionnelles, et celle sur Lolita est particulièrement intéressante.

Ces rencontres littéraires sont donc relatées dans la première et la dernière partie de ce récit, pour Nabokov et pour Austen. La partie sur Orgueil et préjugés m’a donné envie de me replonger en toute hâte dans ce grand roman.

Maintenant, les parties centrales de ce livre. La seconde concerne donc Gatsby et la deuxième Daisy Miller. Ayant étudié Gatsby le Magnifique cette année en cours d’anglais, je me réjouissais de voir l’analyse qu’en proposait Azar Nafisi. Cette fois-ci nous ne sommes plus avec les étudiantes mais dans l’amphi-théâtre où l’auteur enseignait. Et quel plaisir ! C’est comme si nous étions nous aussi dans l’amphi, avec ses étudiants à s’interroger sur les livres. Ce point de vue est très intéressant car il nous permet de voir comment les étudiants se situent dans le régime islamique. Et malheureusement, il y en a pas mal qui sont pour et qui soutiennent les actions de l’Ayatollah pour lutter contre l’occidentalisation qui représente le mal absolu, la décadence et la perte des valeurs. Dans un pays où lire Gatsby est considéré comme immoral, Azar Nafisi va se battre pour enseigner comme elle le désire, c’est à dire tête nue et en étudiant les romans qu’elle juge important et pas ceux qui sont déclarés moraux par le gouvernement. Car là-bas, on ne diffère pas la différence entre l’oeuvre d’art et la réalité, si dans Gatsby, Daisy est immorale, alors le livre le devient. C’est noir ou c’est blanc. Et tout ce qui vient d’Amérique penche rarement du côté clair… Suite à l’opposition qu’elle rencontre dans son cours face à cette œuvre, Azar Nafisi va organiser un procès au livre en donnant un rôle aux étudiants qui le veulent et elle-même représentant le livre. Ce passage est très intéressant et illustre parfaitement le jugement manichéen que le gouvernement veut imposer à son peuple.

Ces parties qui par rapport aux deux autres se situent dans le passé permet de rendre compte de la manière dont Azar Nafisi a rencontré ses étudiantes, comment ont évolué les lois islamiques, de quelle façon les lois s’appliquent-elles à l’université, comment les professeurs réagissent… Et on voit bien qu’il y a une grande répression des intellectuels du pays qui sont renvoyés de leur poste ou pire. On vit également les évènements historiques de cette période, la mise en place progressive d’un régime de plus en plus restrictif, la mort de Khomeini, l’espoir alors d’un changement dans le régime,

Forcément, en tant que récit non-fictif, nous avons les interrogations de l’auteur : enseigner qui est sa passion quitte à se soumettre à des règles contraires à ses convictions, quitter un pays qu’elle aime ou y rester et y être malheureuse ? Dans ses interrogations, le personnage du magicien, un homme mystérieux qui jouit d’un grand prestige auprès des intellectuels et qui s’est reclus dans son appartement pour ne pas côtoyer le régime islamique.

Finissons ce déjà bien trop long billet par le style. On retrouve dans les analyses un style universitaire mais abordable et très fluide qui arrive à parfaitement mettre en lumière les points importants, on tombe souvent au détours d’une page sur une jolie phrase ou réflexion et les pages se tournent toutes seules. Une écriture simple et qui ne prend pas de détours mais qui très agréable à lire en résumé.

Pour conclure, je dirai que c’est réellement un livre à lire pour tous les lecteurs curieux de découvrir une autre civilisation à la lumière de classiques occidentaux, mais également curieux de découvrir des classiques occidentaux à la lumière d’une civilisation différente de la nôtre. En effet, l’auteur explique à la fin, que ce livre lui permet de remercier (ironiquement mais quand même) la république islamique de lui avoir fait tant aimer ces auteurs mais aussi la liberté, qui est un thème qui revient très souvent. Un livre à lire absolument !

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8 réflexions sur “Lire Lolita à Téhéran de Azar Nafisi

  1. Oh la la un roman qui parle de l’Iran et de littérature, ça ne peut que m’intéresser ! Merci pour ce billet très constructif et ô combien tentateur. Direct dans ma PAL aussi ! Merci Elinor !

    • Je suis super heureuse d’arriver à convaincre, c’est vraiment un livre que j’ai adoré alors c’est super si j’arrive à le faire lire ! 🙂

  2. Ça donne envie de découvrir ce roman (j’avoue n’en avoir pas entendu parler, mais ce n’est pas forcément un mal!). Merci pour ce billet alléchant, le roman file droit dans ma PAL 🙂

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