Purge de Sofi Oksanen

9782253161899-T

1992, fin de l’été en Estonie. L’Union soviétique s’effondre et la population fête le départ des Russes. Sauf la vieille Aliide, qui redoute les pillages et vit terrée dans sa ferme. Lorsqu’elle trouve dans son jardin Zara, une jeune femme que des mafieux russes ont obligée à se prostituer à Berlin, meurtrie, en fuite, elle hésite à l’accueillir. Pourtant, une amitié finit par naître entre Zara et elle. Aliide aussi a connu la violence et l’humiliation… A travers ces destins croisés pleins de bruit et de fureur, c’est cinquante ans d’histoire de l’Estonie que fait défiler Sofi Oksanen.

Première phrase : Aliide Truu fixait une mouche du regard et la mouche la fixait aussi.

Edition : Livre de Poche

Nombre de pages : 425

Mon avis : 

A sa sortie chez Stock je n’avais pas été attiré par le résumé, l’ambiance qui s’en dégageait, ou ce n’était tout simplement pas le bon moment. Et révélation lors de sa sortie en poche, je voulais absolument le lire. Je l’ai eu à Noël et je me suis empressée de le commencer. J’avais pas mal d’attentes sur tout ce qui est historique et bien je n’ai pas été déçue, au contraire ça m’a encore plus captivé que ce que je le pensais.

Parlons tout d’abord de l’histoire, ou plutôt des histoires. Le roman se divise en trois périodes que l’on alterne selon les chapitres. Tout d’abord l’Estonie de 1992, la Russie et les pays de l’Ouest de 1991 et enfin l’Estonie de 1936 à 1951. Et à travers ces différentes chronologies, on retrouve Aliide, une Aliide jeune fille et femme, et une Aliide vieillie en 1992. La vie de cette femme nous est dévoilé à l’envers, on la connaît âgée, puis jeune fille. Ce décalage, ce retour en arrière change notre perception de l’Aliide de 1992, nous éclaire sur ces motivations et son caractère et nous la rend ainsi plus sombre qu’une simple dame âgée fixant une mouche. C’est un personnage extrêmement complexe et malsain, je comprends qu’on puisse la trouver détestable et ne pas s’attacher à elle mais malgré tout elle m’a touchée.

C’est à travers sa relation avec sa soeur, relation manipulatrice, calculatrice, et artificielle que se voit le côté noir d’Aliide. Cette relation malsaine s’explique néanmoins par un évènement traumatique qu’à vécu Aliide et qui l’a transformé en une sorte d’animal qui lutte pour sa survie au dépend des autres si besoin. Mais j’insiste, des évènements font que malgré le malaise qu’on ressent avec cette histoire, le côté malsain qui s’en dégage, tout reste compréhensible et explicable. Il faut s’attendre à plonger dans un roman tout sauf joyeux, les personnages sont torturés psychologiquement, par l’horreur de l’Histoire notamment.

Evidemment, il y avait forcément un peu d’histoire là dedans pour que ça me passionne autant. Dans l’Estonie la plus vieille on est en pleine conquête de l’URSS, l’Estonie va se retrouver sous la coupe de ce pays qui s’impose dans les villages, dans les villes, et qui impose leur régime, le communisme. Et les moyens employés ne sont pas des plus tendres comme vous pouvez vous en doutez. J’ai été totalement fasciné par cette histoire sociologique au final, comment des peuples vivent-ils une colonisation, comment peut-on vivre avec l’idée d’une soumission totale à une culture, une politique, des idéologies qui ne sont pas les nôtres ? La réponse est assez simple, pour soumettre une population, rien de mieux que la peur.

Autre Histoire, cette fois ci plus centrée sur un fait en particulier, la catastrophe nucléaire en 1986 de Tchernobyl. On voit la catastrophe du point de vue Soviétique, et du point de vu occidental, point de vue diamétralement opposés. Pendant que la société occidentale prend en main la catastrophe et essaye de sécuriser les « alentours », tout en prévenant la population occidentale, au contraire, le régime communiste occulte tout, les rumeurs qui circulent sont qualifiées de « propagande de l’Ouest », les produits sains d’Estonie étaient envoyé à Moscou, tandis que les estoniens recevaient comme seuls vivres des produits venant de Biélorussie ou d’Ukraine.

Deuxième personnage important, une femme encore mais cette fois-ci plus jeune, Zara qui partira de la Russie, de Vladivostok exactement pour vivre le rêve de l’Ouest et qui finalement sera sous le joug de deux hommes qui la forcent à se prostituer. Pas grand chose à dire de cette histoire parallèle, si ce n’est l’horreur et le sordide qui en ressort. L’auteur ne nous épargne pas les détails et la violence de cette situation nous arrive droit au coeur.

L’aspect historique est également intéressant et nous permet de percevoir la vision des pays de l’Est vers l’Ouest, une vision égale au rêve américain. Et quand on découvre au fil de la lecture les conditions de vie de ces pays, on comprend le rêve que leur évoque nos pays. Vision très rapidement déçue pour Zara…

Evidemment, les destins de nos deux femmes vont se croiser, se lier de plus en plus au fur et à mesure des pages. Les histoires sont donc : le passé pas si lointain de Zara, le passé d’Aliide qui l’est un peu plus, et enfin l’histoire d’une rencontre entre ses deux femmes, qui entre méfiance et attachement vont retourner dans leurs souvenirs et s’entraider.

Dernier point, le style de l’auteur. J’ai été extrêmement touché par l’empathie qu’on ressent de l’auteur pour ses personnages, l’écriture est douce mais dit les choses telles qu’elles sont sans demie-mesure. Il y a à la fois une brutalité dans les propos mais également un certain flou lors de certaines scènes. La violence est montrée par ses deux moyens : la brutalité gêne, dérange mais le flou artistique pourrait-on dire rend le tout plus insidieux et plus malsain. Il y a également une grande foule de détails, parfois futiles mais qui ont néanmoins leurs intérêts, leur symbolisme. J’ai été totalement conquise mais c’est vrai que cela peut surprendre et même rebuter un peu aux premiers abords, il faut persévérer, ça vaut le coup !

Pour conclure, un joli coup de coeur avec une histoire peu joyeuse mais riche en enseignements et en psychologie au niveau des personnages qui sont travaillés et dont on voit l’évolution. Et la découverte d’un style étoffé qui varie les approches. Tant d’éléments qui me donnent très (très très très !) envie de lire Les vaches de Staline, seul autre roman traduit à ce jour en français de cet auteur.

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10 réflexions sur “Purge de Sofi Oksanen

  1. J’aime beaucoup ta chronique….
    Contrairement à toi, j’ai éprouvé une sorte de tendresse pour la vieille Aliide malgré tout ce qu’elle avait fait dans le passé. Finalement, elle aura tout raté dans sa vie, jusqu’à la fin.
    As tu lu depuis Les vaches de Staline ?

    • Merci beaucoup ! Du coup j’ai été la relire pour te répondre le plus justement possible, et je la trouve très peu claire moi lol ! Mais je me souviens que j’avais eu du mal à la rédiger…
      Et sinon, paradoxalement Aliide m’a touchée même si je la trouve malsaine, manipulatrice etc…
      Finalement non, je me dis que je vais plutôt essayer de découvrir un autre pays de cette région, et en ce moment je n’ai pas une envie particulière de lire ce genre de roman, ça reviendra !

  2. Très jolie analyse ! Je l’avais repéré, sans vouloir vraiment me le procurer pour le moment avec tous ces livres qui s’entassent chez moi… Mais tu me donnes vraiment envie de le découvrir à mon tour, maintenant !
    Au fait, quelle bonne idée d’écrire la première phrase en début de chronique !

    • J’ai hésité aussi, mon étagère PAL n’est plus assez grande pour contenir tous mes livres, mais bon, c’était noël ! 😀 Merci pour le compliment, et j’ai hâte de lire une de tes jolies chroniques dessus alors !
      Je trouve que ça donne un petit aperçu, et comme c’est toujours ce que je fais avant de choisir un livre, ça me paraissait logique et puis, une petite phrase peut vite donner envie. ^^

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