Lorenzaccio d’Alfred de Musset

LORENZO : Ma jeunesse a été pure comme l’or. Pendant vingt ans de silence, la foudre s’est amoncelée dans ma poitrine ; et il faut que je sois réellement une étincelle du tonnerre, car tout à coup, une certaine nuit que j’étais assis dans les ruines du Colisée antique, je ne sais pourquoi je me levai ; je tendis vers le ciel mes bras trempés de rosée, et je jurai qu’un des tyrans de ma patrie mourrait de ma main. J’étais un étudiant paisible, et je ne m’occupais alors que des arts et des sciences, et il m’est impossible de dire comment cet étrange serment s’est fait en moi. Peut-être est-ce là ce qu’on éprouve quand on devient amoureux.

Première phrase : LE DUC : Qu’elle se fasse attendre encore un quart d’heure, et je m’en vais.

Edition : Folio théâtre

Nombre de pages : 318

Mon avis :

Oui, je sais, j’avais dit que parler des livres que j’étudiais en cours n’était pas ce que je préférais. Mais il se trouve que j’ai eu l’idée folle (un jour d’inventer l’école…) d’essayer de m’en tenir à au moins un article par mois, or cela fait un peu (beaucoup) plus d’un mois que le précédent article (Anna Karénine donc si tout le monde suit) a été posté, et étant donné que depuis je n’ai pas lu beaucoup ou alors seulement papillonné entre quelques livres et que de plus, j’ai envie d’écrire autre chose que des dissertations sur Lorenzaccio, je me lance dans un avis sur cette pièce à la richesse incroyable. (Annonce subtile pour dire que le billet risque d’être long… Vous êtes prévenus).

Lorenzaccio est un drame romantique écrit en 1833 et publié en 1834 dans le cycle Spectacles dans un fauteuil, cycle regroupant des pièces n’ayant pas à vocation d’être jouées mais seulement d’être lues. Ce cycle a vu le jour suite à l’échec de Musset au théâtre avec la pièce Nuits vénitiennes qui a été très déclamés par les critiques de l’époque. On va déjà parler de l’histoire, ou plutôt de l’Histoire et des histoires.

De l’Histoire car la pièce s’inspire d’un de ses nombreux épisodes pour la trame principale du récit et les personnages en général, et des histoires car un nombre important d’intrigue se tissent dans cette pièce. C’est tout d’abord l’histoire de Florence, ville berceau de la Renaissance italienne, qui se retrouve sous le joug d’un Médicis, le Duc Alexandre, faisant passer ses intérêts personnels avant la gouvernance de cette ville si chère aux habitants.

La pièce se passe en 1536 et s’inspire d’éléments réels de cette époque, non dans le but forcément de les faire connaître, mais surtout car ses évènements ressemblent à ce qui se passe en France au moment où il écrit ce livre. L’envie d’éviter la censure, ajouté au souhait romantique de dépaysement et de voyage explique le lieu et la date où se déroule la pièce. En France, la Révolution a eu lieu depuis quelques années et s’est fait suivre de la Terreur, de l’empire napoléonien qui a été une débâcle  et de l’espoir avorté de la révolution de Juillet à laquelle s’est substituée une énième monarchie. Musset, enfant de cette génération atteinte du mal du siècle fera ressentir son idéal politique dans cette pièce à travers des personnages historiques, devenus sous sa plume, théâtraux. Pour cela Musset met plusieurs intrigues en place.

La principale trame concerne le personnage éponyme de ce roman qui porte un masque, masque qui se confond parfois avec son véritable visage. D’une part il est le Lorenzo corrompu par le vice qui accompagne le Duc de Florence, dans toutes ses visites nocturnes et nuits d’ivresse ; de l’autre un Lorenzo honnête qui n’approche le duc dans l’unique but de le tuer et rendre à Florence sa beauté et son éclat perdus. Républicain désenchanté, il effectuera son action sans croire qu’il pourra réellement faire changer quelque chose. Ce personnage, complexe et double, est difficile à cerner à cause du masque qu’il dit porter mais qui déteint de plus en plus sur son âme. A partir de là on se demande s’il agit vraiment dans un but républicain ou s’il a cédé à la tentation de la débauche. Il ne nous donne jamais réellement la clé, mais la vision des autres personnages sur lui sont un relais pour nous, pauvres lecteurs parfois un peu perdus ! Lorenzaccio par son caractère double est très intéressant, et les flash-back sur son enfance lors de ses discussions avec sa mère contribuent grandement à l’attachement qu’on lui porte car ils nous permettent un suivi du personnage, une vision de son évolution.

Deuxième intrigue, celle du clan Strozzi, avec à sa tête Philippe Strozzi que l’on peut voir comme un père pour Lorenzo. Famille importante et républicaine de Florence, elle s’oppose également au régime instauré à Florence.  Philippe dans son rôle d’idéaliste républicain fait figure du père attaché à ses enfants, d’un homme droit et juste en qui on peut avoir confiance. C’est un des personnages que j’avais le plus plaisir à lire, ces paroles toujours empruntes d’une sagesse due à l’âge sont souvent un régal tant dans la forme que dans le fond. Son côté pacifique s’oppose à celui de son fils Pierre qui est d’un naturel assez violent et impulsif qui contraste avec la pondérance de son père.  Dernier membre clé de la famille, Louise, la pupille, l’honneur de la famille. C’est d’un incident avec cette dernière que découlera l’intrigue Strozzi.

Dernière intrigue, celle de la Marquise de Cibo, une des quatre femmes de la pièce et la plus mise en avant. Totalement indépendante des autres intrigues, son attachement à Florence la pousse à se sacrifier en trompant son mari avec le duc, espérant que grâce à ces charmes elle arrivera à lui faire changer de politique. Autre personnage important de l’intrigue, le Cardinal, confesseur mais également beau-frère de la Marquise, qui va essayer de la faire chanter en la menaçant de dévoiler au Marquis sa liaison si elle ne l’aide pas dans ses rêves ambitieux d’avoir le pouvoir. Le plan de la marquise échouera, mais malgré ça elle apparaît comme une femme rusée et qui ne cède pas aux pressions exercées sur elle, elle va au bout de ses convictions et ne se laisse pas faire, ces traits de caractère la hisse au même niveau que Philippe Strozzi dans le palmarès de mes personnages préférés de la pièce.

Vous aurez compris qu’avec tant d’intrigues, il y a forcément nombre de personnages importants, je vous ai esquissé un portraits des principaux mais pas moins d’une trentaine construisent la pièce et introduisent diverses réflexions.

La ville de Florence a un rôle important dans cette pièce, plus qu’un lieu elle peut s’apparenter à un personnage par la proximité qu’ont les personnages avec elle. Tantôt mère, tantôt bâtarde, son omniprésence dans la pièce la rend incontournable et importante. Sa vision change selon les personnages qui en parlent mais il y a néanmoins un attachement viscérale pour beaucoup des personnages à cette « forêt pleine de bandits ».

Que dire d’autres ? Le genre de la pièce, allons-y. Lorenzaccio est une des pièces majeures du drame romantique qui a été théorisé par des auteurs comme Stendhal, Hugo ou de Vigny dans différents textes. Son appartenance au genre se confirme par le non respect de l’unité de lieu et de temps, par le lieu et la date où se place l’action, par la multiplicité de ses personnages et décors; par le symbole politique qu’il présente et par la mélancolie qui s’en dégage. Tant d’éléments qui sont en rupture totale avec le théâtre classique et présentent le drame romantique en un exemple bien concret.

Et qu’en est-il de sa représentation ? Malgré le côté non-représentable dont Musset a doté sa pièce, elle a été mise en scène de nombreuses fois mais toujours de manière « tronquée » : disparitions de scènes, de dialogues, d’acte même entier ! Je dirai donc que Musset a réussi son pari car Lorenzaccio porté au théâtre mérite plus le nom d’adaptation que celui de représentation.

Pour conclure, c’est une pièce extrêmement dense et qui rompt totalement avec le théâtre classique, ce qui la rend passionnante à lire et à étudier. Mieux vaut connaître le contexte avant de se lancer dedans sinon le début de la pièce peut paraître un peu compliqué à comprendre même si tout s’éclaire généralement après. Je conseille quand même une édition avec quelques notes pour rentrer totalement dans la pièce (par exemple l’édition Folio Plus Classique qui est en plus orné de l’affiche que Mucha avait fait pour la pièce, que demander de plus !).  Sur ce je retourne étudier un passage du livre !

(Et bravo à ceux qui ont tout lu, chapeau bas, moi faire ce billet m’aura permis de réviser tout ce que j’ai déjà vu sur ce livre en vu d’un devoir très bientôt !)

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13 réflexions sur “Lorenzaccio d’Alfred de Musset

    • Moi je crois que j’ai fait une overdose d’étude de l’oeuvre, j’en suis écœurée ! Je vais essayer de le relire une fois avant le bac mais ça va être difficile… C’est dommage parce que je l’aimais beaucoup au début. ^^

  1. Je suis tout comme toi lycéenne et j’étudie aussi cette oeuvre. Ce que tu écris est très intéressant, tu réussi à donner envie aux autres de lire ce livre et tu retrace très bien tout ce que j’ai étudiée en cours. Je te remercie ^^

    • Je suis ravie que ça ait pu te servir et merci beaucoup pour les compliments ^^ Bon courage à toi pour le bac, l’épreuve en littérature n’est pas facile je trouve ! (Mais bon, on peut se rattraper sur la philo ;))

      • Merci 😀 je pense aussi que l’épreuve de littérature n’est pas simple, je verrais bien au moment venu ^^ Sur ce continu ton site il est très interressant à regarder.

          • Si c’étais en littérature et sur lorenzaccio tu doit avoir bon, vu ce que tu écrit sur ton site. J’espere pour toi que la note n’est pas mauvaise 🙂

            • J’espère mais les questions étaient plus corsées que ce que j’ai raconté là ^^ On verra, de toute manière ce n’est « que » le bac blanc !

  2. Et bien moi je tire mon chapeau bas pour ton avis riche et instructif ! Et tu me donnes envie de le relire, car mes souvenirs, bien qu’ils soient très bon pour cette pièce, commence à s’estomper ! Bonne lecture Eli ❤

  3. J’avais choisi ce livre un peu au hasard dans la bibliothèque de mes parents un été et j’en garde un souvenir d’une pièce plutôt étrange. Le personnage de Lorenzaccio est complexe, il ne m’avait pas trop plu d’ailleurs à l’époque. Il faudrait que je la relise. 🙂

    • Elle fait très romanesque en fait, comme si tu avais des chapitres où tu alternais avec des personnages, sauf que là c’est des scènes. ^^ Il est vraiment intéressant dans le sens où il « subit » sa corruption en fait, mais c’est un point de vue intéressant du coup je trouve. 🙂 Tu me diras comment tu l’auras trouvé !

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