La force des choses I et II de Simone de Beauvoir

             

Peu de temps après le jour V, je passai une nuit très gaie avec Camus, Chauffard, Loleh Bellon, Vitold, et une ravissante Portugaise qui s’appelait Viola. D’un bar de Montparnasse qui venait de fermer, nous descendîmes vers l’hôtel de la Louisiane  ; Loleh marchait pieds nus sur l’asphalte, elle disait : « C’est mon anniversaire, j’ai vingt ans. » Nous avons acheté des bouteilles et nous les avons bues dans la chambre ronde  ; la fenêtre était ouverte sur la douceur de mai et des noctambules nous criaient des mots d’amitié  ; pour eux aussi, c’était le premier printemps de paix. 

Première phrase : Nous étions libérés.

Edition : Folio

Nombre de pages : 376 et 507

Mon avis :

Me voilà presque à la fin des longues et ô combien passionnantes mémoires de Simone de Beauvoir. Cet avant dernier volet, séparé en deux par la maison folio, est premièrement paru en un seul, j’ai donc lu les deux à la suite. Pour ce qui est de la coupure, elle est bien faite et ne gène pas pour la continuité de la lecture car le Castor, comme l’appelait Sartre, a fait un intermède dans lequel elle explicite quelques sujets sur l’écriture ce qui fait une coupure naturelle, mais j’y reviendrais plus tard.

Dans ce tome, le terme de mémoire se confirme totalement car les évènements historiques sont omniprésents. Après la seconde guerre mondiale du tome précédent, nous sommes maintenant en pleine guerre froide et décolonisation. La première partie de ce tome est centrée sur la guerre froide, la seconde sur la décolonisation et plus particulièrement sur la guerre d’Algérie. 

La première partie est relativement difficile à suivre si on n’a pas un minimum de bases historiques, j’ai souvent été perdue à cause des nombreux sigles utilisés dont je ne connaissais pas les significations. De plus, l’année de chaque évènement n’est pas forcément rappelée, il faut donc se débrouiller et replacer soit même dans le contexte qu’on connaît.  Une fois habituée aux sigles, ça reste abordable et c’est toujours fascinant de vivre l’histoire de l’intérieur et non de loin à travers les livres d’histoire. Lesquels ne disent pas par exemple la peur de la population pendant toute cette période, la crainte d’une guerre et les divisions que le pays connu. Je reproche pas mal ce côté aux manuels scolaires d’ailleurs, beaucoup de factuel et peu de social. 

Pour la deuxième partie, elle m’a littéralement captivée. N’ayant pas vu cette partie de l’histoire en cours (Vive les programmes de deux ans qui doivent être fait en un …) et ne m’y étant pas particulièrement intéressée avant, je partais en terre inconnue. Et en plus, cette partie s’inscrivait bien dans l’actualité vu que l’on fête les cinquante ans de l »indépendance de l’Algérie cette année. Un rappel des atrocités commises lors de cette période n’était donc pas du luxe. Simone de Beauvoir raconte sa honte d’être française, ce sentiment de culpabilité qui l’habita pendant toute cette période, cette honte d’être assimilée à ce gouvernement qui cautionnait tortures physiques et psychologiques, sans qu’elle ne puisse rien y faire, ou presque.  Les actions entreprises par la gauche française sont très détaillées : sa participation au FLN, le manifeste des 121, les actions de la revue Les temps modernes, dirigée par Sartre qui a pris position pour l’indépendance de l’Algérie dès 1956, et qui défendra son point de vue par de nombreuses conférences dans les pays où ils voyageaient. Elle décrit cette période avec une France apolitique, et ce reproche qu’elle exprime vivement nous confronte directement à ce qu’on nous on aurait fait. Prendre parti pour un côté ou un autre, ne rien faire et par là cautionner les atrocités commises ? Etant pour l’indépendance de l’Algérie, et en tant que Française honteuse, elle décrit dans son livre plus longuement les drames dont le gouvernement français, la police, les pieds-noirs, etc sont responsables que ceux dont le FLN provoqua. Les crimes ici décrits sont appuyés par des rapports officiels de journalistes et même d’hommes politiques, rapports donc très prosaïque et qui ne nous épargne rien des méthodes de torture. L’attitude de l’armée en Algérie et de la police en France est déplorable, désastreuse, scandaleuse. A la fin de la guerre, lorsque l’indépendance était assurée pour l’Algérie, ceux qui y étaient les plus opposés commirent des crimes plus horribles les uns que les autres. Je ne doute pas que l’autre côté a également commis des crimes, mais ne connaissant pas bien cette période, je parle de ce dont j’ai lu. Je ne manquerai pas de lire des ouvrages sur la guerre d’Algérie pour en apprendre plus, je dois dire que ça m’a beaucoup passionnée. Si vous avez des suggestions n’hésitez pas d’ailleurs ! Mais revenons au livre même.

A travers la guerre d’Algérie, on suit inévitablement le gouvernement et le portrait qu’elle fait de De Gaulle est loin d’être élogieuse, nous avons un homme se souciant uniquement de sa grandeur et de l’opinion qu’il donne de lui. Malraux est également critiqué sans gêne.  

La Russie, le Brésil, l’Italie, les Etats-Unis, Cuba, l’Espagne, le Japon, sont autant de pays dans lesquels on voyage avec Simone de Beauvoir forcément, mais aussi avec Sartre,  Algren, Lanzmann et les nombreuses personnes qu’ils rencontrent sur leur chemin. C’est assez fou cette époque (peut-être est-ce aussi le cas maintenant, je n’en sais fichtre rien, ne fréquentant pas le beau Monde…) pour ça d’ailleurs. Où qu’ils aillent, ils rencontrent quelqu’un qu’ils connaissent, une personne influente de l’époque, etc… 

Dans chaque partie, nous faisons la connaissance d’un des amours de Simone de Beauvoir, Algren tout d’abord, Lanzmann ensuite. Sartre et elle n’ayant pas une relation exclusive. Elle en définit d’ailleurs les inconvénients que ces relations incombent aux « amours contingents » qu’ils s’autorisent et nuance par là la perfection de cette relation si particulière qu’elle avait défini avec moins de contraste dans La force de l’âge. J’ai d’ailleurs pris Lettres au Castor de Sartre à la bibliothèque, pour découvrir l’autre partie de cette relation.

Côté écriture, commence sa période féministe mais assez timidement. J’ai personnellement beaucoup de mal à considérer Simone de Beauvoir comme une féministe, ce n’est vraiment pas l’aspect qui ressort le plus de sa personnalité dans ses écrits autobiographiques. Lorsqu’elle écrit Le deuxième sexe elle précise que c’est parce qu’elle veut s’intéresser à son histoire, et que donc elle doit se pencher sur la condition féminine en général pour ensuite se situer en elle. Peut-être que ses engagements directs ne viendront qu’après, ou qu’elle a choisi de ne pas les mettre en avant dans ces écrits… Ou je passe totalement à côté, ce qui est possible aussi !

Nous avons toujours la vie littéraire et théâtrale qui est racontée ainsi que les avis de cette grande dame sur la question. Les réactions journalistiques m’enthousiasment toujours autant, j’aime les partis pris de chaque journal et la subjectivité qui en ressort. Et j’en déteste parfois la passivité et la désinformation. 

Si nous avons la vie littéraire des contemporains du Castor, la sienne est aussi bien présente. Elle parle de ses écrits, de l’accueil du public, des gens qu’elle fréquente, des critiques françaises et étrangères… Et, écrit intéressant d’ailleurs : elle commence à écrire son premier tome des mémoires pendant cette période qu’elle décrit, ça fait donc une mise en abîme intéressante car nous avons ses impressions au moment où elle écrivait le premier tome de ce qui sera une grande autobiographie. Et cela se poursuit jusqu’au début même de celui qu’on est en train de lire. 

Terminons sur l’intermède dont je vous parlais au début. Elle se rend compte qu’elle n’écrit pas l’essentiel de sa vie qui se retrouve dans son travail, car pour elle ça coule de source. Après des critiques telles que « J’en aurai fait autant ! » elle explique ses méthodes de travail qui lui demandent rigueur, concentration et recherche pour restituer historiquement et exactement ces souvenirs. Elle justifie pourquoi elle a opté pour un récit chronologique et explicite des méprises qu’il pourrait y avoir par rapport à ses sentiments et affectations que les différents évènements historiques ou personnels ont pu lui causer. Ces quelques pages la livrent beaucoup plus intimement qu’une grande partie du livre.

Pour conclure, plus je découvre et plus j’aime cette femme et surtout cette époque ! Le vingtième siècle est véritablement passionnant et je vais continuer à découvrir les écrits des gens de ce cercle. Oh, et bravo à vous si vous êtes arrivé à la fin de cet avis…

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5 réflexions sur “La force des choses I et II de Simone de Beauvoir

  1. Comme Anou, tu m’as convaincue et les Mémoires d’une jeune fille rangée m’attendent désormais dans ma bibliothèque…
    Je n’ai croisée Simone que très brièvement dans Minuit de Dan Franck, et ce n’était pas élogieux, j’ai hâte de la découvrir !

    • J’avoue que je ne suis pas peu fière de vous avoir convaincue ! J’espère que tu apprécieras cette femme autant que moi !
      Tu m’avais donné envie de lire Minuit, je serai curieuse de voir ce que Dan Franck dit d’elle !
      Bonne lecture alors 😉

  2. Tu me donnes vraiment envie de découvrir le parcours de cette femme Elinor ! Il faut absolument que je commence « Mémoires d’une jeune fille rangée » cet été.. 😉

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